Je l’imagine, son ombre projetée sur les briques, comme une couverture de roman noir.
Chapeau mou, pardessus, et l'arrête noire du mur suggérant l'ailleurs inquiétant.
Ca le faisait délirer de porter ce chapeau, même s'il devait se faire traiter de bouffon, ça passerait, et surtout, ça le faisait trop se marrer quand il se croisait devant les vitrines du
boulevard, verrue rigolarde, rappeur dégueulasse déguisé en Maigret dans les quartiers chicos.
Il disait que quand on a commencé à gagner sa croute, son indépendance à sucer des bites dans des chiottes en marbre, facilement, à condition de ne s‘être pas suicidé avant, prendre plaisir à un
peu n'importe quoi et, quand on en vient à pourvoir se dire que sa queue mal lavée de pute manouche peut gagner cinq cent balles de l'heure à tricoter sur une bourgeoise aux gros seins carrément
baisable, il y a de quoi se marrer de trois fois rien, et pour Samuel, d'une, c'était pas trois fois rien, de deux, se marrer il aimait ça.
Ca faisait la troisième fois en trois semaines qu'il allait la voir, elle allait lui ouvrir, pas de domestique, et après s'être faite sautée sur la table de la cuisine, elle lui préparerait du café
et des biscuits suédois, qu'il engloutirait à lui parlant de sa famille, ce qui avait l'air de la faire encore mouiller. Ca lui plaisait, comme ça peut plaire à n’importe quel vendeur d’avoir des
clients polis. Mais un peu plus que cela aussi.
Selon ses propres dires, il avait un peu la chamade en y allant, il avait envie de la voir.
La première fois qu’il était allé chez elle, elle s‘était présenté, lui avait dit ce qu‘elle attendait de lui, prestation apparemment aussi ordinaire qu‘une course en taxi. Ils avaient remis ça,
dans la chambre, juste sur la couette. Sans supplément.
Elle l'avait mis dehors la seconde fois. Peut être une histoire de mari.
Cette fois ci, c'est le soir qu'elle l'avait fait venir, ça allait surement durer toute la nuit.
Ca le faisait bicher, comme ca le faisait bicher de regarder son ombre en bas de la marquise. Il avait presque envie de faire le salut hitlérien.
Il aimait coucher avec des femmes mures, leur chaleur, le poids de leurs corps, même mince, la mollesse de leur peau, qui pouvait parfois se faire incroyablement plus sexuelle que le rose
adolescent. Il avait toujours aimé ça.
Aussi, comme son petit caprice, les physiques hors normes, les naines boulottes, les géantes aux épaules lui cachant le soleil, trouvant chez elles ce luxe suprême qu’était l’alliance inattendue de
l’énormité de la chair et de sa fermeté. Ce n’était pas un freak show ricanant et pendable, mais un amour sincère de l’étrangeté.
Et aussi cet attrait, cette gratitude que lui témoignaient ses proies. Il affectionnait leur admiration, la dévotion et la damnation de leur regard lorsqu'ayant joui, elle le caressait, tandis
qu’il se laissait faire, conscient d'être pour elle le souvenir qu'elles n'avaient pas d'une jeunesse torride et regrettée.
Surtout, ce qu’il comprendrait plus tard, bien plus tard. Après, longtemps après l’amour inattendu qui l’avait assommé et que je suis en train d’essayer de vous raconter.
Longtemps, donc, après la fin de cette histoire, il comprendrait au hasard de ses pensées imbibées, que le sexe n’est jamais aussi orgasmique que lorsqu’il est intéressant.
Lorsque je l’ai connu, il était déjà perclus, dans sa chambre sale et dans ses pensées, son front avait parfois cet éclat inquiétant des mystiques qui ont l’air d’avoir pris le soleil.
Je l’ai fréquenté pendant quelques mois, étudiant en socio si facilement berné par le romantisme des hobos.
Mais si je ne l’avais pas admiré par principe, je n’aurais sans doute pas perçu le centre qu’il y avait à ses élucubrations.
Je ne parle pas de centre inconscient, de ce désir fondateur et ignoré, mais d’une vraie pensée, construite, trop construite peut être, comme un acte de dévotion à son amour.
Les dédales n’arrivaient à rien, mais parlaient bien de quelque chose, et comme je vous le disais, n’eut été la candeur des adolescents, je ne l’aurais pas écouté, et je n’aurais pas cherché
à défricher un passé qui gagna pour moi la force des mythes.
Et je dois remercier cette candeur, car elle m’a fait écouter un homme dont la détresse et la sincérité m’a permis plus d’une fois d’être sincère et sans détresse.
Entre autre chose, si je vis maintenant entourée d’une famille que je crois heureuse, je dois remercier Samuel, qui m’a ressassé son amour et ressassé son amour, assez pour que je sache que sa
préservation valait tout les sacrifices.
En écoutant les enregistrements de nos entretiens, en lisant le journal qu’il m’avait donné un jour, après m’y avoir montré les notes qu’il avait prises, les souvenirs qu’il avait tenté de
rapiécer, j’ai l’impression de voir une charpente fragile et humble, mais d’une cathédrale orgueilleuse et prétendant à devenir le fruit de siècle passés en même temps que le signe du temps
présent, une architecture fébrile et patiente, un amas de brindilles collées les unes aux autres au fur et à mesure de leur collecte, sans autre projet que leur accumulation et leur accord
contingent, un palais du facteur cheval sans portes ni fenêtres, mais criblé de failles, de lézardes où il est possible au visiteur de rentrer pour voir une voûte délirante d’où pleuvent des
échardes, à condition de ne rien effleurer de ces béances sous peine d’abattre l’ouvrage, la structure chaotique du malheur, enfleurée de géraniums et de roses blanches comme autant d’hommage au
deuil d’un amour passé.
Elle lui avait d’abord été sympathique, mais monstrueusement.
Elle ne lui demandait pas, comme les hommes et les midinettes, étonnamment d'accord sur ce point, ce travestissement d'étalon efféminé, mais ne ressemblait pas non plus aux autres vieilles
rombières qu’il savait gourmandes de sexe sauvage.
Cela ne le dérangeait pas, en gigolo versé aux règles de l’art, il savait passer de rôle en rôle comme d’une chambre à l’autre.
Aidé par les bonnes fortunes et intelligence, il avait su rentré dans les failles, se mouler discrètement dans des habits serrés et élégants, calculés pour donner des ombres de perversité
silencieuse à sa gueule d'ange.
Grâce à elle, grâce à ses yeux profonds, au charme ourlé des ses grosses lèvres, grâce à la délicatesse de ses fellations il était passé des box de gare aux salons privés.
Mais il était assez malheureux, déjà, depuis toujours, pour ne pas prendre honte, et ne voir en son habit raffiné de pute qu'un habit de travail.
Ses rapports avec Béatrice furent tout de suite limpides.
Il était rentré dans un appartement au luxe profond, mais, la manière dont elle l’avait conduit dans le corridor, les verres partagés de part et d’autre du bar, la familiarité polie de Béatrice
l’avait contre son gré au foyer.
Il n’avait jamais comme ailleurs pris d’assaut les lieux comme un territoire qu’il dut conquérir pour se défendre de la honte.
Il n’avait jamais eu honte avant de la connaître.
L'appartement était énorme, au troisième étage d'un immeuble classieux. A côté du long couloir, un couloir de natation avait été creusé.
Cela avait déjà impressionné Samuel lors de ses premières visites, mais le charme élégant de l’endroit était encore plus palpable le soir, la lumière jaune des réverbères passant par les fenêtres
pour plonger dans l'eau chlorée, que Béatrice troublait d'un léger clapotis.
Elle avait mis un une-pièce, qui cachait en se faveur les plissures de son ventre, et le regardait, brassant l'eau de ses jambes.
Samuel avait ôté son chapeau et s'était assis à côté d'elle. Il avait fumé, sans rien dire, et jeté son cul de joint dans le couloir de natation, la regardant, outrée, peureuse et excitée.
S'inviter au banquet et faire des taches sur la table. Il ne trouvait rien de plus jouissif à cela, et en plus il s'en mettait plein les fouilles...
Pourtant le lendemain, cogitant dans le wagon, tête plaquée contre la glace tressautant des vibrations des rails, il se sentait triste, et frustré.
Alors qu'il avait été salope pour cadre moyen, sexé toy de pisseuses cokées, il se sentait sale. "Je me sens sale"… Cliché de la domination sexuelle qu'il avait toujours considéré avec mépris. Il
n'avait jamais été sale, il avait juste été audacieux et professionnel. Plus riche et plus tranquille que les dealers de shit, plus cool, plus libre que les honnêtes gens.
Mais, alors qu'il avait été traité comme un dieu toute la nuit, alors qu'une jolie femme avait couru après ses désirs, alors même que ses désirs, il s’en voyait possédé de manière nouvelle, il se
sentait volé. De quoi? Il ne savait pas, il ne le sut encore une fois que plus tard, en disséquant les sentiments qui l’avaient gagné devant les propositions de Béatrice.
Ces sentiments: autant de formes d’un cadeau qu’il ne pouvait imaginer, de la possession d’un être au-delà du pouvoir et de la domination, état qui passait dans un cœur vierge pour le paradis, mais
dont il avait une préscience encore vague du pouvoir de nuisance que cela pouvait avoir sur les trop plein de perversité qu’il avait gagné jusque là.
C’est la fin, à partir du moment où quelqu’un se prend le droit de réclamer au monde des bonheurs et des absolus.
Le monde des droits. Il l’avait toujours pris pour un leurre, un bromure qui devait rester l’apanage des beaufs.
Un homme n’a d’autres droits dans sa vie que de la posséder.
Et il voyait venir des envies d’enfants. De renoncer à l’honnêteté, de céder à cet impératif impossible de l’« aime- moi »
Il s'était fait jouir sur la figure sans ciller, il avait caressé, pétris des sexes comme une machine, s'était exhibé dans des poses grotesques, s‘était grimé en pétasse tapageuse. Normal.
Mais Béatrice, la plus gentille, la moins cliente de ses clientes. Il avait envie de la baffer. Il lui en voulait. Sans savoir pourquoi. Il voulait vivre ailleurs, dans un autre temps, loin de la
grisaille, des rames et des bitumes qui l’énervaient ce matin.
Les croassements des corbeaux, les glaces poussiéreuses. Il se forçait à somnoler, plutôt traversé par des hoquets de colères. Les fils électriques et les moineaux aux plumes sales, il les opposait
à des lieux qu’il n’avait jamais vu, mais dont il deviné les sensations, le jaune brûlant d’un chemin qui disparait dans un virage, des forets à la verdure amicales.
Il n’avait pourtant jamais été un nostalgique. Jamais accro à ces conneries d’être né trop tard dans un monde trop vieux. Rien à voir avec ces néo babs à la con.
Pourquoi baver sur une époque où les drogues étaient arrivées à un degré inédit de qualité, où n’importe qui pouvait, à la condition de le vouloir, trouver le tout de l’underground en accès libre,
où le sexe des jeunes filles n’était plus un sanctuaire.
Il avait déjà retenu des fous rires à l’écoute de vieux avocats qui s’étaient un chouia flower powerisé dans leur jeunesse, et qui se croyaient revenus de tout.
C’était peut-être pour ça qu’il n’avait aucune pudeur à s’abaisser devant eux. Parce qu’ils les prenaient fondamentalement pour des cons. Des cons qui possédaient le pouvoir, de l’argent, de
l’avenir, mais des cons quand même, qui éprouvaient encore le besoin de se faire mousser devant lui, avec de la purée dans la tête, et une plastique bronzée et rigoureuse, mais prête à craquée, et
dont, alors que les sentant jouir, il levait les yeux vers eux, il avait parfois l’impression de voir pendre de leur face stupide et rouge, des vieux fils de bottox.
Mais Béatrice n’avait rien de cela. Elle avait l’air de sortir d’une armoire, d’avoir juste perdu son temps à s’occuper d’une famille ingrate et de relations mondaines ennuyeuses. Juste demandeuse,
satisfaite de peu, gourmande quand même, tout simplement heureuse sous ses caresses, comme si ce nouveau libertinage avait été une vengeance silencieuse sur une vie ratée.
Il était sa première pute, il le savait, il en était sûr, on ne manipule pas aussi maladroitement un homme sans avoir quelques toiles d’araignée dans la chatte.
Elle avait peut être eu un amant, juste avant lui. Qu’elle avait aimé passionnément et qui s’était tiré après quelques fiascos. La goutte d’eau qui fait passer de l’autre côté. Plus rien à perdre,
et vas y que je te cueille les fruits du plaisir sur l’arbre à couille d’un gigolo.
Mais non, elle n’avait pas d’amertume, cette ironie des femmes craquées. Elle avait des regrets, mais pas de rancœur.
Plutôt un amant mais en ce moment. Une histoire folle, un ami de sa fille, un jeune con qui se la lâche en cinq minutes, mais qu’elle possède, après quinze ans d’humiliations domestiques?
Ca expliquerait son amusement, ce retournement de situation. La quadragénaire vorace, qui trompe son mari, son amant, tout son monde, et qui n’attend plus rien de personne.
Elle avait vraiment l’air libérée. Tout le contraire d’une femme libérée, les pires emmerdeuses. Béatrice n’attendait rien que de la gentillesse et des érections.
Elle ne demandait pas à être aimée pour son âme mais quand même pour son cul ni pour son cul mais quand même pour son âme.
Il n’y avait rien de méprisable en elle. Rien de commun au reste de ses clients (au reste du monde, y compris lui-même).
Tout le monde se la pète, tout le monde se la raconte, c’est une constante. Il se rendait compte qu’il ne savait rien d’elle, et à ce niveau, se sentait volé. Elle ne lui avait même pas menti, elle
s’était contenté, trois fois de suite, de lui dire qu’il était beau, de le regarder, de se faire baisée et d’en être heureuse.
Elle l’avait payée, sans pourboire, sans gêne mais sans mépris non plus, comme si l’enveloppe n’était que de l’argent bien gagné, le juste prix d’une prestation. Elle l’avait salué sans froideur,
ni sans manières excessives, la même, souriante et sans prétention, la même que celle, la veille au soir lui avait caressé les cheveux, assise au bord du couloir de natation.
Et il s’était barré, comme un con, triste sans savoir pourquoi, il était rentré chez lui, faire le tri dans sa messagerie sur Facebook.
Pendant presque une heure, tous les jours, il devait sélectionner les clients potentiels parmi les mails de publicité pour des sites de rencontres.
C’était un métier. Un vrai métier, avec ses à coté, ses saisons et ses temps morts. Il n’y avait pas de paperasses, mais un bordel sans nom de communication tout azimut, de mails en cascades, de
dragues et d’accroches longues et millimétrées.
Au début de sa carrière, la première fois qu’il s’était vu submergé par les courriers, il avait tenté le filtre par les prix. Dés le deuxième où le troisième échange, il allumait sa webcam et
annonçait des honoraires exorbitants.
Les effets sur sa clientèle avait été catastrophique. Un chef d’entreprise pouvait très bien s’arrêter sur sa demi molle de tchat et aller se branler devant une cyber hôtesse, alors qu’un chômeur
correctement allumé pouvait lâcher la moitié de ses allocs pour une pipe d’un quart d’heure.
Il s’était donc mis, sérieusement, à faire des fiches sur chacun de ses contacts, à partir de la deuxième discussion le plus souvent, dés qu’il sentait qu’il y avait une touche. Il y notait ses
impressions, le temps de réaction de son interlocuteur aux premières avances, toutes les choses auxquelles un fil de discussion ne suffisait pas. Quand le contact devenait un client, c’est-à-dire,
qu’il l’avait déjà rencontré, il les faisait basculer sur une adresse mail unique, qui lui faisait office de fichier client, et qu’il ne consultait jamais de son adresse IP personnelle, au cas
où…..
Il avait, comme ça, réussi à se constituer son petit réseau, depuis son studio d'Asnières, depuis sa chambre où de son ordinateur, il passait parfois le temps à regarder les jeunes s'ennuyer à
l'arrêt de bus.
« Ecoute. Ecoute. Tu saurais des pays, les pays de derrière la ligne, ceux où le ciel va tomber. Les déchirures cotonneuses des nuages, perdus dans les tempête figées, qui, la haut, dans un
autre temps se passent sous du plus haut encore. Regarde-le, regarde le, l'horizon plat. »
C’était par snobisme qu’il était parti. Il le disait en tout cas. Son père et ses frères, il les trouvait dégueulasses. Il se sentait supérieur à eux, il pensait mieux valoir qu’une casse de
péquenots. Il croit même qu’il aurait pu être heureux, à manier de la ferraille et manger des merguez à la bière, sous le soleil d’été.
Mais je n’étais pas assez bête. Il m’a souvent dit cela, avec un rictus mal à l’aise de misanthropie triste d’elle-même. Il ne se prenait pas pour de la merde.
Schmuck, son instituteur, l’avait encouragé, voire même orienté, il ne pouvait s ‘en rappeler, de par son trop jeune âge.
Je n’ai jamais su ni même penser à lui demander s’il l’appelait par son surnom ou si l’on pouvait réellement porter un nom aussi ridicule.
Le fait est qu’il avait vu cet homme trois fois par semaine, de sa deuxième année d’école à ses quinze ans, où il passa le peu du temps qu’il lui restait à connaitre l’enfance à trainer dans la
cour de la casse, et qu’il y avait mangé des lettres et des lettres, dont il ne se rappelait précisément pas grand-chose.
Mais il avait gardé un goût d’une forme d’absolu, une matière étrange qu’il avait volé au vieux pour en faire le sel de sa vie.
Dés sa dixième année, ses rapports avec lui furent louches. Il se pliait encore à sa discipline, et de bon gré, mais en gardant une défiance, comme si le savoir avait cessé d’être une histoire,
puis un cadeau pour devenir une proie.
Il commença à garder sa vie intérieure, comme on veille sur un coffre, et à nourrir un besoin d’évasion, de plus, de plus d’espace entre les murs, qui ne contenaient pas le monde qu’il
apercevait.
Mais l’empreinte du vieux avait été inoxydable. Autant dans la haine, que dans la formation de son esprit, autant dans l’admiration, la reconnaissance et la vengeance d’un parricide.
D’un autre côté, la casse, qui pendant l’école avait un terrain de jeux et de conneries réjouissants pour un gamin, d’où il tirait des bielles et des boulons graisseux qui forçait l’admiration et
le respect de ses camarades, devint, lorsqu’il eut fini le collège, tout simplement insupportable.
Il m’a aussi raconté son année de troisième, où il voyait Schmuck péter des scandales dans leur cuisine, engueuler son père au sujet de son avenir. Année décisive ou il commença à nourrir ce dégout
du monde adulte, de sa bêtise, son arrivisme et son manque d’imagination, dégout infantile dont il ne réussit jamais à se départir et qui devait le condamner à cette incapacité à vivre
normalement.
Après s’être ennuyé à fumer des joints dans les carcasses rouillées, à siphonner les réservoirs des tondeuses des retraités, pour respirer les vapeurs d’essence qui font tourner la tête pour pas un
rond, il commença à fuguer, toujours plus sérieusement, s’entraînant d’abord à survivre dans les fossé des forêts pour en arriver aux équipées, dans lesquels il repartait dés la fin de la raclée
qui fêtait son retour, où la question n’était plus de vivre mais d’échapper le plus longtemps à la police, pour ne jamais revenir.
J’ai cru comprendre aussi, qu’à l’approche de sa majorité, il se rendit compte que son attitude lui faisait un passif assez misérable pour qu’il soit suivi de prés par les services sociaux. A dix
sept ans, il intégrait un centre d’accueil pour mineur.
Il y avait ce qu’il cherchait. Des racailles. Des jeunes qui à seize ans était capables de générer un salaire de larcins.
Il savait qu’il n’aurait donc jamais faim, mais à condition de traîner les trottoirs d’une grande ville qu’il ne connaissait pas.
Mais il savait très bien se battre, au couteau comme à la main.
Il n’avait jamais pensé aux pipes. Il faisait bien les parcmètres, il aimait bien le travail de nuit. Les horodateurs troués à l’antenne télescopique. Ses frais étaient pris en charge par le foyer,
où s’il s’était fait assez de place à coup de baffes dans les dortoirs. Il avait assez de langage et de culture pour dialoguer avec les éducateurs et leur témoigner son touchant désir de
réinsertion, pour s’assurer une des rares places dans les filières de logement pour jeune adulte.
Un jour, il se vit proposer une liasse de deux cent, pour une branlette. Le type n’était pas louche, et Samuel mit même un certain temps à comprendre ce qu’il lui proposait. Quand il comprit, il se
rappela toutes les blagues et les légendes qu’on racontait sur les pédés, et il partit pour ne passer la gueule au bonhomme.
Pour se rendre compte que ça ne le dérangeait pas.
Deux cent balles, cinq minutes. Il en vint à se dire que si c’était pour un métier, on pouvait branler des hommes sans être pédé.
Cela voulait dire un gros secret, mais des perspectives plus opulentes que tous les intérims, plus de dissimulation, mais moins de risque que la délinquance.
Et pourquoi pas alors?
Il commença à trainer les halls de gare. Il apprit vite à trouver les clients. Il apprit aussi vite qu’il était plus rentable de travailler de nuit de nouveau et d’en profiter pour loger à
l’hôtel.
Plus à se cacher, liberté totale, rien qu’à se défendre des violences que les prostitués peuvent inspirer.
Mais il savait se battre.
A dix sept ans, il gagnait mille francs par nuit, et avait ses journées pour lui.
Manière de grandir
Il me disait que raconter quelque chose ne pouvait être qu’allusif. Que chaque feuillet de mémoire était vivant, mais perdu à jamais. Que chaque mot, chaque phrase qui le disait était grosse d’un
océan de choses inracontables
Et plus que tout, l’amour. L’électricité de l’amour. Originé, sans doute, mais dans l’énigme.
Et surtout, dans la trahison fatale qu’il était à l’ordre du monde.
C'est le privilège des hommes que d'aimer les oiseaux, les jalouser, à en haïr la vie, l'impossible liberté.
L'aigle de nuit, si doux parfois, sur le front de l'être aimé. Ses rêves là, les plus beaux, se cachent sous la peau, le bonheur intégral nous écorche.
Je ne me lasserai jamais du bleu sublime, je ne veux parler que de ça. Des étés de ciel épais, cuit, miroitant, les bleus pales tachetés de vapeurs perdues, les infusions de lumière orange que j‘ai
regardée, certains soirs avec Béatrice...La lumière plus lourde, magmatique, tirant le charme a la voute bleu nuit.
Il n'y rien que ce silence, que les ombres des choses scalpélisés dans la lumière.
La sérénité bouillonnante, le Spider vous encule tous, le Spider se réveille.
Le silence, ce n'est pas le désert.
J'ai erré sur le pavé, clopant, pensant, tisant des barriques de vieux pape, contemplé le monde, vaste rien qu'un peu plus le trou de mon cul, et méditant sur ce silence du langage devant la
couleur. Son abîme, son unique.
Le silence du parfait à-plat.
Passer sous silence ses fondamentaux. »
Il avait toujours vécu sous l’imminence d’une catastrophe. C’est vrai que son départ au monde avait été fracassant.
Pourtant, plus d’une fois il avait été sauvé, Schmuck, quelques amis qui lui avaient tendu la main, des contrats, des situations qui lui étaient tombés sous les yeux.
Mais toujours, il était pris d’une terreur enfantine, inexpliquée devant tout le barnum social, dont, au-delà même de son partis pris quelque peu capricieux, il voyait à mesure que se déployaient
les règles qu’il découvrait, croître sa franche incapacité.
Il savait tendre au pire.
Et il savait que le pire, dans le sens commun, c’était ce qu’il vivait.
Mais rien ne lui donnait assez envie de renoncer à sa paresse immédiate, nul mode de vie ne l ‘attirait plus que celui qui lui offrait juste de quoi lire et se droguer plusieurs heures par
jour. Sans se soucier de rien.
Il avait passé son temps comme cela, visitant, entre deux pipes, comme un parc d'attraction, les livres de la Bibliothèque, à fumer des joints aux petits matins, sur la dalle, avant l'ouverture,
avant de se terrer dans un carrel avec son Ipod et une bouteille de Dillon. Il passait tout, romans, philo, botanique, des livres feuilleté sans même rien y comprendre parfois, prédilections pour
les dictionnaires, de psychologie, aux noms d'hormones et de pathologies, où il croyait voir des étiquettes sur poser sur les choses.
Il était déjà arrivé bourré au guichet pour demander des livres du fond.
Des crispations sur les pages de Vermeer, les poésies de Charles d'Orléans planqués dans le sweat pour aller chier tranquille (rhume plus weed oblige...), les romans fermés de force sur une phrase
trop belle…
La vie était stable, équilibrée, de quoi saturé son esprit et son corps, jusqu’au point de rupture, jusqu’au moment où il n’aurait plus qu’à disparaître.
Toutes les avanies, si elles le laissaient libre, étaient meilleures à ses yeux que l’intégration.
« C’est bien la faim de l’innocence, le début de la destruction contrôlée, et que veut dire ce lapsus à la con que je viens de faire?
Aujourd’hui j’ai attendu Béatrice, elle était en retard. Sur le mur d’en face, une enseigne Ikks s’étalait sur trois vitrines. Des gosses de douze ans, sapés comme des cadres, le regard blasé, plus
triste qu’un chien triste.
La nouvelle norme. Vous avez forniqué, vous avez pondu, vous avez cru pouvoir les aimer. Vous les chérirez comme des trentenaires célibataires, divorcés, patachons, tristes de leur cuite d’hier et
de leur DRH crispés.
Je continue de penser que les époques ont leur drogues adéquates, et que leur profusion contemporaine est le signe de notre devenir.
On ne boit plus par convivialité, la cocaïne n’est plus la drogue des performers, ni l’ecstasy celle de la party perpétuelle et consumée. On se met la tête dans toutes ces drogues pour retrouver
leur ancien temps. Le réel disparait peu à peu.
Les types ne sont plus générateurs. Les images défilent et se ressemblent. Les looks se recyclent. Il n’y a plus d’époque. Et l’histoire se déroule. Donc, pour nous: le mur.
Il n’y a pas de questions d’apocalypse, des fins soudaines, cruelles et visionnaires.
Il n’y que le malheur, les générations appelées à se succéder.
« On ne se passera pas longtemps de l’essentiel. » Les clichés se débitent dans les enseignes « Nature et découverte » et dans les squats de l’alter mondialisme.
Mais on en a déjà marre de l’essentiel.
J’ai vu, cru voir, cet après midi, l’enfance assassinée faire du chiffre d’affaire.
« Quelle terre laisserons-nous à nos enfants? » Autre cliché pourri, il faudrait plutôt se demander ce que nous sommes en train d’en faire.
En regardant les caves faire leur footing, je me demande parfois si la drogue de demain ne sera pas l’endorphine. La drogue « authentique ». En ce sens qu’aujourd’hui l’authentique
s’oppose à la technique.
Nous cesserons peut être un jour de tirer de la résine, de faire du vin, des drogues chimiques et des alcools sophistiqués.
Nous nous mettons à nier le progrès, pourtant, ce n’est pas parce que l’on se brûle les doigts qu’il faut éteindre la lumière.
Nous vivrons dans la décroissance, nous droguerons à l’endorphine, et devrons nous contenter de ce qui nous est donné, tributaires de la « nature », c’est-à-dire que nous ne serons plus
des hommes.
C’est la tristesse de ces gosses, leur vieillissement prématuré. Nés dans l’hyper opulence, ils regardent leur pouvoir sur le monde disparaître, condamnés à l’abandonner pour survivre, et ce monde
de dégringoler.
Ce qui devait peut être le terrifier le plus, ce n'étais pas ceci où cela, mais qu'il n'en ait au fond rien à foutre, de rien rien rien, de rien. Consumé d'une flamme trop forte, léger de la foi
tarée du non de non métaphysique, indifférent a rien, si, à savoir aimer les dessins, les formes et la présence des choses.
Et il savait que cette attention, cette concentration de l'œil sur la rotondité du monde, sèmerait le désastre dans ses relations. Et que de ces désastres, il s'en accommoderait toujours, et ça, ça
les lui mettait là. Et que peut être qu'un jour, il ne s'en accommoderait plus, et cette hypothèse, lui plaisait encore moins.
Il savait avoir été formé bizarrement, par ses propres choix. Il voyait sa vie et la place qu’il prenait dans celle de Béatrice comme des antagonismes.
Sa fragilité, ses augures noirs, ses certitudes fatalistes, il avait pu les aimer comme une religion, mais l’amour…
Le château de carte, la scène qu'il avait posée par amour pour ses pairs, tout vulnérable de son grain de folie, peut être, peut être qu'un jour, sur un toc, il quitterait tout, casserait tout,
pour suivre un chien le long d'une rivière, et jouir des réveils affamés et dépourvus d'espoir, du temps gratuit, cadeau des dieux, au prix de la sagesse et de la saleté.
Et il savait aussi, pour avoir déjà changé, qu'il changerait peut être un jour, et qu'au moment de quitter, il se retrouverait brisé, cassé, déclassé, et incapable. Il savait que le jour où il
cesserait d’être beau, il n’aurait pas la malice de survivre.
Il regardait parfois passer, dans le diaporama de la somnolence, passer des vues de plateaux fumants, troué comme du gruyère de petits volants, hauts comme des trous de marmottes, et crachant des
flammèches de lave.
Mais chaque jour, au moment de mettre ses billets sous le matelas, il pensait quand même que ca irait, et c'est là qu'il n'en avait plus rien à foutre de personne, que ça n’irait pas, que ça ne
pouvait pas aller pour Béatrice, et que le monde était Béatrice. Alors le monde était perdu?
« Pourquoi parler si la vie est triste et gratuite? Quelle sorte de mots pour traiter la douleur, et raconter, donner le bonheur gagné? Comment mériter le don du cadeau, quand on a, à trop le
trouver, deviné son inutilité?
La flexibilité, la richesse imprévisible du prochain.
De la couille en barre, alors ça devient l'amour, l'impossible, l'impossible chèrement acquis. »
La crucifixion dans le rock'n'roll, l'incandescence qui tue tout, tu peux plus même être un rêveur adolescent, la grâce de la fureur prolixe, la vaine élégance, Samuel, le nez blindé de coke qui
rote du Farid Huddin Attar.
« Je vais surfer, danser, sur votre foule kitsch et chic, où les crétins et les pétasses préfèrent l'ecstasy aux sonnets a Marie. Je vais vous piller, regarder sous vos draps les trésors que
vous y oubliez, et les poches remplies, je partirai, où, peut être, avant, serais je devenu raffiné et mou, et dans ma ridicule chorégraphie métaphorique de derviche post punk, me serais collé les
semelles au sucres des Mojitos renversé sur le guéridon vert métal d'une boîte à Antibes.
Mais dans mon rêve, je voudrais, sans m'être laissé prendre aux rets de l'amour ou de la noblesse, avoir vomi dans vos piscines et lu votre Montesquieu pour repartir inaltérable. »
Encore une sentence de Samuel, qui devait m’aider à vivre. Prend soin de ta jeunesse, car toutes les décisions stupides que tu y prends, tu devras les suivre, ton corps et tes attitudes te tendront
toujours vers elle.
Fais le mauvais choix, et tu auras accouché d’un monstre, qui se mettra en travers de toi, de tes espoirs, de ton nécessaire espoir.
Lorsqu’il parlait de décision stupide, je finis par comprendre qu’il parlait surtout de la sienne, celle qui l’avait pris de se détruire, d’accélérer sa propre décomposition, à coup de drogues, de
fêtes et d’esthétisme.
Il disait avoir pris la décision de ne jamais travailler à cinq ans. Qu’il s’était rendu compte qu’on s’était foutu de sa gueule, que les vacances étaient déjà finies, et qu’il n’avait rien vu,
qu’il envisagé de se suicider avant sa rentrée en sixième, mais que des envie de sexe l’avaient retenu.
Et ma vie a été ratée dés ce moment là. Et ça s’est confirmé. Ca s’est confirmé. Tu sais, maintenant je peux te parler de tout ça à froid, je sais pas pourquoi. Je suis limite un clochard, et toi,
tu m’enregistre. Et j’en viens à pouvoir penser, réfléchir, alors que ça fait bientôt vingt ans que je me saoule et que je maugrée, et que je rote parfois un poème en relisant ce journal idiot.
Mais j’ai été un parfait connard. Je n’ai été qu’un enfant, un enfant pas content qui casse ses jouets. Peut-être que tu es un rescapé, mais j’ai l’impression que ce que j’ai étais, tout les jeunes
sont en train de le devenir. Ils connaissent trop jeunes des vertiges qui ne leur sont pas dus. Et quand vient quelque chose comme l’amour, ils ne savent pas ce que c’est. Et le ratage dont je te
parle, c’est ça. C’est de connaître une satisfaction immédiate trop violente pour que l’on puisse s’inscrire dans le temps particulier de l’amour.
C’est un temps presque religieux, comme il y a un temps du carême, un temps qui a besoin de rituel, et nous n’avons plus de rituel, nous n’avons qu’une transe, qui nous laisse, à son achèvement
devant notre machine, notre machine chimique, économique et sociale.
Tu veux que je te parle de hip-hop?
Cette histoire d’amour dont il avait décidé de faire son pain et sa guillotine, ça avait commencé comme un gruyère, avec des trous partout, et la toile s’était tissé. Cinq ans plus tard, la
promesse de souvenirs, vingt ans plus tard, le bonheur et le malheur immenses des souvenirs.
Confondant sa première colère amoureuse avec une antipathie et une méfiance fondées, il n’avait pas répondu à ses appels.
Elle lui avait demandé plusieurs fois de venir, et toujours ça lui avait fait l’effet de devoir mettre les pieds dans la merde.
Il pensait, se forçant à penser vite qu’elle était folle. Qu’il avait assez de clients pour ne se taper des folles.
Mais il lui arrivait de se masturber en pensant à elle. De les imaginer, elle et lui, à la manière des amoureux qu’il croisait dans ses promenades, de se dire qu’il aurait pu être heureux, comme un
simple cadre, ou même un bourgeois, loin du hip-hop et de l’érudition rebelle, simple époux d’une femme comme elle et aimé de sa famille.
Il lui arriva de traîner dans son quartier pendant ses jours de pause, où il se levait aux aurores pour quitter sa chambre, et marcher, regarder la vie inconnue du matin, qu’il croyait n’être connu
d’aucun spectateur, de s’imaginer défonçant sa porte à coup de hache, sur une musique de Charles Mingus, et de l’emmener loin, loin pour la violer le restant de ses jours.
L’hiver était passé, il reçu des appels début avril, qu’il laissa sans réponse. Jusqu’au jour où. Il lui avait dit, je ne pratique plus. Bien sur que si, ne me prenez pas pour une idiote. Il y a un
problème?
Il lui avait proposé un rencard.
Les rendez vous s’étaient multipliés, ils s’étaient aussi laisser aller aux irrégularités de l’intimité. Ils s’amusaient des ruses qu’elle devait déployer de son côté pour se cacher.
Les ray bans dont il se moquait, genre un gyrophare c’est plus discret, les lieux à éviter, les foulards blancs qui la faisait ressembler à Catherine Deneuve.
Et le besoin commença à se faire sentir. Ils pensèrent l’un à l’autre aux absences, sans le vouloir, ils voulurent, insatisfait d’un contrat, voire une estime flagrante dans le regard de l’autre,
pour lui la confirmation de la fierté qu’il avait ressenti à lui montrer qu’il n’était pas un enfant des rues, pour elle, le besoin d’un amour, d’un amour violent qu’elle lui disait vouloir être
passager.
Et Samuel quant à lui, goutait dans un tabou de sexe le lait maternel qui de plus en plus souvent l’appelait dans les cheveux de Béatrice, mangeait comme du pain son corps.
Il rêvait des scènes d’aveux solennel, il pleura plus tard de voir le visage aimé prendre les tons tristes de la normalité, une fois qu’elle s’était laissée aller à ses promesses, à ses
déclarations d’amour courtois, et ses promesses de fidélité, quand viendrait la ménopause.
Ils accumulèrent les fétiches, les rituels, ses choses partagées, qui sont la seule réalité de l’amour. Et dont il referait défiler les images pour des années. Les joints qu’ils lui faisaient fumer
en conduisant sa BM, alors qu’il erraient dans les Yvelines sur les départementales où ils écoutaient Betty Davis et La nuit transfigurée, le « Nu assis au bracelet » de Nicolas Wacker,
dont il lui avait arracher une reproduction dans les pages d’un livre d’art au Virgin, et qu’il lui avait envoyé, écrit au dos « Maintenant je sais à quoi tu ressemblait étant jeune »,
les aller retour à Coutainville, qu’il prenait pour des escapades à la Gatsby, les méditations sur la mort du hip-hop, sur la victoire morose de l’état, et sur ce vol effronté qui nous rend riche
d’amour.
Mais il avait toujours su la quitter un jour.
Il y avait réussi à gagner de la confiance, à se croire important, à se comporter comme un connard avec Béatrice, et tandis que sa clientèle subsistait, prenait tout de même des coups dans l'aile
de sa nouvelle arrogance, tandis que les billets s'amassaient dans le matelas, lui même finissait par devenir las, las de se montrer beau suceur, ou martyr honni et sali par la vilenie des
mâles vulgaires, las et conforté dans cet état par les refus toujours plus tristes de Béatrice.
Il ne se sentait plus l’indifférence dont il s’était cru fort.
Et pour cela, il avait toujours, même dans l’amour, cette arrogante envie de tout casser, comme si la sale forme de l’enfance était resté chez lui dans cette envie d’éprouver son pouvoir de
destruction.
Le problème est qu’il n’avait rien du à personne. On peut tuer Dieu, renier son sang, haïr les hommes, mais l’amour oblige.
Son mépris, ce mépris silencieux qu'il avait nourri était devenu factice, et alors, qu'était il devenu d'autre qu'un monstre, un beau gosse sans dignité, sans amis, sans autre vision du monde que
les atours d'un pouvoir sirupeux qu'il s'échinait à traire, dans tout les sens du terme? Que connaissait-il d'autres que les casses, les barbecues sur des capots martelés, les shit party sur les
terrasses et les pipes, au pied des fauteuils club?
Pas d'amis, c'est ça, pas d'amis, que des ennemis, des fantômes ou des pigeons. Pas de vacances, de visites, d'aventure, de voyages.
Il le devinait pourtant, ce qu'il y avait derrière la vitre, les falaises vertes d’Hawaii, les jets survolant Ellis Island, les crépuscules thaïlandais, les jungles grasses et les déserts
arides.
Mais les plaines pierreuse de Mars aussi, les volcans d'Empédocle, l'impossible et le pourtant pareil qui le laissait sur place.
Et puis Béatrice, comme une mère à la lèvre tombante et maquillée. Béatrice et ses seins lourds, et son cul entretenu et crevassé, Béatrice et son amour désespéré, qui l'avait traversé sans qu'il
s'en doute.
« Et je n'ai rien à te donner que des motherfuckers, des colères et des failles bien loin pourtant du romantisme que tu me crois t'offrir. »
Mais il pourrait continuer à marcher sur les ponts, fumer de l'herbe pour écouter Coltrane, les pansements somnifères de la "Pavane pour infante défunte", la jouissance satisfaite de ses
addictions.
La froideur pour écouter son corps, les yeux ouverts, les yeux ouverts.
La cruauté discipliné de Schmuck, les feuilles mortes givrées et craquantes, les hivers aux blancheurs sur imposées…
« La satisfaction du moi est toujours plus supportable dans l’arrogance que dans l’hypocrisie. »
Proverbe inconnu.
Il s’était bien brûlé aux lumières de sa Béatrice. La cliente mettable était devenue un phantasme, puis une égérie, puis une Dame Béatrice.
Devant elle, à travers elle, il avait connu la honte, il avait connu le sens de l’avenir, cet espace indéfini et terrifiant au jeune homme où se supporte le poids du passé. Il avait appris le
remord et le regret, vu dans les gestes de cette femme blessée le consentement qui pourrait faire que la vie ne soit pas une mascarade, et la tache de n’être que de ceux qui refusaient le pari.
« Pour apprendre à vivre, j’ai accepté le jour le jour, l’idiotie de tout ce temps perdu, conscient toujours, de tout ce qui m’attendait, mais aussi du monde inévitable qui m’attendait aussi.
Je me suis vautré dans l’illusion, pour prendre simplement possession de moi-même, acquiescé face à toutes les petitesses qui se sont offertes à moi, tourné le dos aux certitudes de la
jeunesse.
J’avais refermé tout les livres, rasé de mon regard le sol lisse de toutes les existences, me suis gavé de marijuana pour que ma pensée n’aille pas plus vite que mes mains, ouvert à force d’alcool
les brèches de ma tristesse qui voulait chanter, et, patiemment destructeur et admirable, j’ai supprimé une à une les virtualités pour n’être qu’un créateur.
Béatrice, Béatrice m’a donné toutes les nostalgies qui j’ignorais, m’a montré que la vie était belle et douce, m’a fait pleuré les possibles mis au ban, et le poids de ces regrets m’empêchera un
jour de l’aimer. »
La rédemption est toujours le fait des femmes.
Il avait repris son journal, son régime, ses études, du poil de la bête, ses mauvaises habitudes, le fil des jours, goût aux choses simples,
Un jour il s’était même surpris à regarder un enfant avec tendresse. Fugace, improbable tendresse. Il avait appris, ou bien voulu croire pour elle, qu’il y avait une vie du centre, qui n’était pas
un piège, qui trouvait parfois ses grandeurs.
C’était ça son exotisme, un frigo chromé, des repas structurés, la douceur surprenante des draps de bains bien lavés.
Il éprouvait dans ses rendez vous volés à Béatrice, la violence du banal
« J’ai refusé de jouer le jeu, et cru trouver dans mon dégoût la vérité. Mais seules les illusions sont véraces. J’ai appris que le temps qui n’était pas volé était perdu, et que les voleurs
finissent souvent en prison. C’est cette infime autant qu’incommensurable distance qui va du souvent au toujours qui vaut le risque de la perte, de la catastrophe et du désastre.
Désastre, désastral alors? Loin des étoiles? J’ai, comme un adolescent ridicule et inconscient de la réalité de son pouvoir, tué Dieu pour goûter l’infinité de l’appétit. C’est la solitude des
croyants, d’être unis dans un objet se détruisant à mesure qu’il se féconde »
« Béatrice, Béatrice, monstrueuse salope qui a fragilisé mon calme océan de boue »
Béatrice, Béatrice, monstrueuse salope. « Tu rimes avec « cicatrice »
Elle avait redonné l’aspect de la porcelaine aux peaux de toutes les femmes, elle avait revêtis le monde d’un respect insupportable.
« Un jour tu partiras », un jour il partirait, quand le rêve muterait en rêve ou en vieillesse.
Ce qu’il resterait: rien que les regrets de sa petite imagination.
Derrière le masque il n’y a rien. C’est dans le masque qu’on existe.
Un jour, un jour, un jour. Tous les matins, un jour ce ne sera plus possible. Et toujours, la prière que le dernier ne soit pas celui-ci.
On se laisse aller à l’addiction de l’amour plus vite et plus profondément que dans n’importe quelle autre.
Et les effets secondaires sont plus béants, plus ouverts, plus inaltérables et dangereux.
Le plaisir ne devrait jamais suivre le désir, il n’y a rien de pire pour tuer le futur.
La somme des impossibilités grossit, toujours et toujours, ça devient un véritable tas, un tas de merde à la couleur de l’or, ou l’inverse.
Et toujours ça occupe plus encore la tête, ça devient le pivot, le total, et parfois dans un écart on se laisse aller à sourire et à construire l’histoire idéale d’un amour, la folle légende, le
sourire forçant les lèvres avant qu’un éclair tragique, comme un film muet, ne fasse taire la rêverie. Et l’on sait qu’on à rater le plus important.
Les franges des jeunes filles resteront aimables, leurs croupes assoiffantes, leur regard un appel de l’élection. Mais elles ne seront plus que les reflets de Béatrice.
Ils se voyaient de plus en plus souvent. « Amoureux », est-ce un mot qui soit apte à qualifier quelque chose?
Sa première matinée de tristesse, après cette fameuse nuit, il avait compris après que c’était un coup de foudre.
Il voulait me faire croire que plein de choses avait été en jeu dans sa vie, mais toujours, toujours, derrière des sentences métaphysiques qu’il déployaient pour meubler, je le voyais revenir,
s’apitoyant même sur son histoire d’amour, cette histoire, qu’il aimait comme un mythe, mais que certains regrets rendaient trivial.
Mais ce qui était remarquable chez Samuel, c’était sa constance, la fidélité absolue à un vœu formulé dans une ultime lettre d’amour qu’il avait suivi comme une Règle, en hérétique soutenant qu’il
n’y a pas de vie après l’amour.
« Je ne pourrais plus jamais faire le malin dans une chemise argent-connard »
« Dans la liste des interrogations métaphysiques et stériles dont je n’ai jamais su me départir, l’une d’elle me transperce de sa banalité:
Vaut-il mieux préférer n’être jamais tout à fait heureux ou jamais tout à fait malheureux.
Mais ce qui me terrifie, c’est que j’ai l’impression que cette question, tout le monde est en train de se la poser.
J‘ai passer mon après midi dans une salle de lecture, entre une grosse blonde qui laissait échapper des petits rires, et s‘agitait sur son clavier comme une fourmis numérique après avoir regardé
amoureusement l‘écran de son lap top, et une brune cernée dont les cheveux mal lavés faisait des mèches épaisses qui planchait, à coup sur, sur un mémoire universitaire, traversée par le stress, la
fatigue et l‘inquiétude de l‘inadéquation moderne.
Le rose au gout de beurre nordique et la grande névrose latine. La tristesse revêt trop de formes pour que l‘on puisse vivre avec légèreté. Mais pour moi je sais que j‘ai choisi, je sais que je
préférerais n’être jamais tout à fait malheureux, je sais que je préfère le risque de la tristesse, de l’échec et de la fatigue inutile, plutôt que de faire de la banalité mon terrier. »
Le monde entier serait heureux si les mondes arrivaient à se télescoper de façon plus pacifique. Il avait retrouvé un pays pris par un calme étrange, nimbé d’une lenteur qu’il avait reconnu tout de
suite, l’extravagance qu’il y voyait aujourd’hui, il l’avait bue comme du lait toute son enfance.
Le voyage avait été étrange, il n’avait pas réussi à penser une seule seconde, regardant, apathique et bercé des ballades de Tom Waits, les virages connus par cœur se dérouler devant lui, intacts,
rien qu’intacts au milieu des herbes grasses et arrosées de la fin d’automne.
Il avait réservé une chambre prés de l’étang, pas moyen de traîner au centre.
Il était arrivé en avance, et avait marché le long du rivage, où l’eau froide, presque gelée s’échouait sur les plages recouvertes de feuilles mortes et d’aiguilles de sapins. Il était rentré dans
la forêt, voir le soleil s’achever dans le sous-bois, les lumières familières, le brillant grassouillet de feuilles de chênes flasques et humides, les éponges gorgées d’eaux et recouverte de
cristaux de petit givre.
Il avait contemplé toute cette beauté, et y trouvant le berceau de sa fange, il se rappela qu’il est un ordre supérieur, dessous lequel les affres de la vie ne sont que des poussières, et que la
beauté assassine le temps.
Le vieux avait donc disparu, et l’automne ne perdait rien de son éclat.
Ca lui plut de penser à cette ambulance 4X4 le ramenant du vallon où il s’était caché pour mourir et qui, longeant sur les chemins de bucherons la lisière de la forêt, lui offrait une dernière fois
le spectacle de son pays.
On peut tout pardonner à un connard qui est mort au paradis.
Il ne savait toujours pas pourquoi il avait décidé de venir à la cérémonie, il croyait ne rien avoir à garder de Schmuck, pourtant, quand il avait appris la nouvelle, il n’y avait plus eu aucune
question possible, comme si un solde de tout compte qu’il avait ignoré jusque là ne pouvait être achevé que par sa présence à la messe de Schmuck.
Et c’est dans cet état passif qu’il avait attendu deux jours avant de s’en aller, au volant de la voiture de Béatrice.
Il se retrouvait dans cet hôtel pour retraités, baignant dans un berceau de feuilles mortes, à essayer son costard de location devant une psyché Ikea.
Demain il avait quoi? Toutes les chances de se faire casser la gueule? De quoi se manger la honte devant les gens qu’il avait aimés avant personne? De quoi se dire que parfois la bonne volonté vous
fait faire et dire les pires conneries.
Il espérait que son père ne fasse pas de scandales, que son frère ne fasse pas de scandales, et que lui-même surtout ne fasse pas de scandale, et savait, déjà, qu’il suffisait pour cela de ne pas y
aller.
Mais, bizarrement, il avait envie de revoir Schmuck. Aussi -rien de bizarre- il avait envie d’emmerder tout le monde.
Après tout, c’est pas écris dans les dix commandements de ne pas envoyer tout le monde se faire foutre.
Il se rappelait la dernière fois qu’il avait vu Schmuck, sa diatribe -sale petit pédé, t’es qu’une pute, je t’ai pas farci la tête avec du Terence pour que tu finisses à sucer des bites- leurs
combat au couteau, le moment ou il avait failli saigner vraiment le vieux, la gnôle partagée sur l’antique toile cirée, la cuite silencieuse, le mot de Schmuck, disparu le matin, posé dans son bol,
à la même place qu’autrefois. Ne reviens jamais.
Et je suis revenu pour te la mettre au cul.
T’as peut être gagné, je n’ai pas perdu.
Il avait bu du whiskey avec la serveuse hollandaise, et sur les coups de minuit était sorti fumer des joints dans la forêt, traversé par les paranos du fumeur sur le chemin du retour, éclairé
faiblement par la lune à travers l’air froid et épais où l’haleine se figeait, habité de hululements, des craquements du gibier qui frayait dans les bois.
Mais la douceur s’imposait pourtant, ce mélange infantile de charme et de terreur, le même que celui des temps de camping, où Joshua le rejoignait dans ses fugues, où auprès du feu, ils buvaient du
vin à la gourde, en regardant les étoiles.
Cette vieille pensée que nous pas le droit d’être malheureux dans un monde si beau.
Il en avait refumé un encore, dans le noir de sa chambre, couché sur le drap, fixant le plafond.
Réveil à l’œil comme saupoudré de charbons, les paupières lourdes et les coins creusés.
Pas faim, quatre heures à attendre avant la cérémonie. Qui serait la? Qui était encore en vie? Quelle gueule pouvait avoir les autres? Il se regarda dans la glace en se demandant si lui-même était
reconnaissable.
Il parti deux heures trop tôt. Il trouverait bien des endroits où tourner, des lieux familiers devant lesquels il passa doucement, ne s’arrêtant pas, regardant les immeubles semblables, l’école,
méconnaissable quand à elle, les PVC jaunes fluo et les aménagements modernes agrémentant la bâtisse rustique qu’il avait connu, les hôtels à colombages ou le lierre était inchangé, la vue du pays,
depuis le plateau du Celestet. Il aurait voulu avoir des souvenirs, mais il n’avait que la mémoire vivante, rien n’était étranger, il n’y a pas de secret caché dans le passé. Pas d’émotion
devant les lieux, juste la pensée de quelques uns qu’il n’avait pas envie de revoir.
De la colère et de la sympathie.
L’envie de prendre des photos, de donner du contraste aux souches moussues de la forêt. Le parfum des écorces humides, les tuiles de pins qui s’arrachaient dans un bruit sec et ressemblaient à des
coques de bateau.
La messe ne fut pas non plus tragique. Les gens se contentèrent de ne pas le regarder. Je l’imagine bien caressant quand même l’idée de lâcher un pet sonore pour en arriver aux confins du cynisme.
Mais après tout, quand bien même la mort serait elle mortel, le fait que la dépouille soit encore celle de Schmuck, méritait bien, pour une fois, un peu de politesse.
De la butte ou il s’était perché pour suivre la mise en bière de loin, il regardait plus le temps passer que le cortège ramenant le cercueil à la tombe.
Le raclement imaginaire de la stèle. Rien de plus qu’un sample…..
Sexe, drogue, rock ‘n’ roll, deuil et tranche de vie.
Le temps passe donc aussi, dans les forêts de ce pays. Ce pays magique quand même, il devait le dire. Pays terrible, et terriblement beau.
La magie même finit par devenir. Les matières des époques se superposent et le lieu qui nous a vus naître, nous acceptons mal qu’il ne soit un étalon.
Avec Schmuck mourait une légende, les retrouvailles soulignaient les contours étranges de sa vie.
Mais l’amour oblige, il s’était cru un destin que la normalité de ses souvenirs invalidait.
Tout était foutu…
Il ne serait jamais à la hauteur de Béatrice. Il serait toujours une pute, un addict à trop de choses, il ne pouvait vivre amoureux que drogué d’amour.
Il s’était cru lavé par Béatrice, il savait désormais que lorsqu’elle serait toute à lui, il courserait d’autres frissons dans les boulevards.
« Ma Béatrice
On ne peut écrire qu’au réveil, quand les brumes de la nuit et les métaphores de la somnolence se mélange à la conscience fraiche. J’ai commencé cette lettre bien des fois, mais à chaque fois, à
mesure que je mets des mots sur mes sentiments, à mesure que je tourne autour de questions que je clarifie, que je fais la liste des impossibilités qui doivent nous séparer, je vois tout ce
dissoudre devant cette évidence idiote que je t’aime, que j’ai besoin de toi, et que je te veux, que je ne te veux rien qu’à moi.
Je sais de quelle impureté nos sentiments sont mêlés. Que tu es toute à la fois la mère et la putain pour moi, que j’ai été de mon côté ton sexe toy et ton objet d’amour. Mais n’y a-t-il vraiment
autre chose dans l’amour que des objets d’amour?
Cela pourrait être notre force de savoir tout cela, de savoir que le coup de foudre n’est que l’effarement devant la possibilité d’un arrangement impossible, de n’avoir pas honte du résidu de
perversité qui est resté de notre première relation et qui continue à jouer la part belle dans notre attraction réciproque.
Un manouche grandit une casse, après avoir été protégé par un instituteur, il devient baiseur professionnel et érudit qui suce les hommes et fais mouiller les bourgeoises, il entretient une
relation tumultueuse avec une cliente et est consumé par la passion.
C’est beau, on dirait un personnage de Gainsbourg, mais il n’en est rien. La vérité est souvent moins banale que la fiction, mais les grandes valeurs paradoxales avec lesquelles l’amour tente de
redorer ses aspects sordides sont des leurres grossiers dans lesquels, avec la meilleure volonté du monde je n’arrive pas à tomber.
Le temps passe, et tu vieillis, et moi-même je me découvre des aigreurs et des amertumes que j’ignorais. Tu me dis « Je vais les quitter pour toi, j’ai assez d’argent pour nous deux,
j’ai mon pécule à moi » mais je ne le veux pas. Je ne le veux pas parce que je ne veux pas le vouloir, car le jour où les promesses deviendront des actes, si ce jour arrive, la fuite ne se
fera pas sur un cheval blanc où la traine de ta robe s’envolera comme un tulle de marié.
Il y aura des avocats, du temps, le réel implacable qui te rappellera toujours à eux. L’ennui, le doute, la fatigue, je les vois déjà sur le chemin, et pour moi la culpabilité de te voir cernée et
exaspérée. La perversité se sera envolée, et que nous dirons nous, le soir, jour après jour? Y a-t-il quelque osmose qui occupe toute la vie?
Je vais te décevoir, mais je n’arrive pas à le croire. J’ai tourné autour de ma dépendance à toi, je lui ai cherché la graine, et j’y ai trouvé de la gratitude, une manière de m’aimer toute à toi
qui ne niait rien de moi. Une sorte de complicité un peu voleuse mais protectrice que tu as su m’offrir peu à peu, dans cette illustre monstrueuse intimité que mon métier m’a fait
connaître.
Mais ce faisant tu as jeté un drôle de soleil sur ma vie.
Et je me rends compte que je suis un vampire, et que je n’aime pas le soleil.
Je t’ai été gré de me remettre le nez dans une jeunesse dont j’avais oublié le bonheur. Je ne saurais jamais nier cela, et même je n’accepterai pas que tu me le reproches. Mais les tempéraments
comme le mien ne supportent pas le bonheur.
Je sais que tu aimes croire que je suis devenu ce que je suis devenu, pour fuir la misère et la fatalité. Mais tu te crois où? La France ce n’est pas le Brésil. Je ne suis parti que par paresse, et
par peur aussi d’un avenir trop promis par mes études, trop similaires à trop de choses, trop banal pour mon orgueil. Je ne suis pas devenu ce que je suis parce que la vie est une tempête que
j’affronte sur une barque échouée. Je le suis devenu parce que j’aime l’argent facile et le vice, parce que je suis un être égoïste et que je n’ai pas de vergogne. Je suis devenu une pute parce que
je n’avais ni assez de génie ni assez d’ardeur pour être Rimbaud.
J’ai revu mon quart monde, j’y suis retourné pour la mort de Schmuck, je suis arrivé en ville au volant de ta BM, et crois-moi, tout cela était moins sordide que je ne le suis moi-même. J’ai eu
tout le loisir d’une cérémonie d’enterrement compter mes vieux ennemis. Ces ennemis qui ne sont que de mon fait.
Je n’étais pas malheureux avant de te rencontrer, si je n’étais pas heureux. Je ne peux à présent que constater qu’une vie simple et douce est possible, mais que par facilité, par paresse ou peut
être par lucidité, je la refuse.
Je veux que nous partions ensemble. Mais ce qu’il me reste de moralité ne me donne pas envie de te sucer jusqu’à la moelle, je préfère constater l’échec (est-ce un échec?) maintenant que juste un
peu trop tard. Je ne suis que fidèle à ce que nous avons approché, à cette question que je t’avais posée, et qui t’avais fait rire, et que tu ne m’a reposée cent fois, moitié pour te moquer, moitié
parce que tu savais qu’il y avait là du vrai. Vaut il mieux être jamais tout à fait heureux que jamais tout à fait malheureux. Et nous avons divisé le monde en deux partie, nous y avons sous
entendu les mêmes choses, et nous avons choisi notre clan. Mais si nous restons accrochés, fatalement nous entrerons dans celui des gens qui ne seront jamais tout à fait heureux.
Je sais que tu pense que nous pourrions être simplement tout à fait heureux, que tu me cherches des indulgences, que tu crois en moi, que tu me crois capable de devenir adulte à trente ans. Je sais
aussi que cela n’a rien d’un rêve de femme désespérée, car tu n’a rien d’une femme désespérée.
Je n’aimerai plus, c’est une petite promesse que je peux te faire. Et je t’aime encore. Mais si je t’aime, je calcule aussi, en bon égoïste je ne me vois pas choisir des options où je serais
perdant. Tu es merveilleuse et tu commence à vieillir. Dans quelques années tu ne seras plus baisable, alors que je serais dans la force de l’âge. L’amour peut apporter des sublimations et des
affinités spirituelles telles que cela pourrait être possible.
Mais nous ne serons jamais tout à fait heureux comme cela.
Mais, mais, mais, mais, tout est possible, simplement je ne le veux pas. Je suis riche maintenant, et je fais bonne figure devant les assistantes sociales, je confesse quelques turpitudes au goutte
à goutte. J’ai de quoi voir venir et préférer la commodité d’un océan d’alcool et de ganjas trafiquée au risque de l’amour. Je vais arrêter de travailler et me souler pour le restant de mes jours.
J’espère arriver à mourir avant la fin du monde, ou si je vois que le corps s’accroche, j’espère avoir assez peu de cœur pour y mettre fin paisiblement.
Tu ne me reverras pas………
Je t’aime »
Tout était foutu, mais, tant que resterait cette dissymétrie aux allures de miséricorde divine, tant que la somme magistrale des souffrances humaines pouvait être transcendées par des apothéoses,
il y aurait toujours quelque chose. De quoi se battre? De quoi espérer? Encore aurait il fallu savoir à quoi ressemblait l’espoir et le combat.
Il n’était qu’une merde, ses semblables n’étaient que des merdes, mais tant que la terre tournerait, il resterait cette fraicheur animale, ce don inattendu de paysages, et la pensée qu’il ne serait
jamais de ceux qui ne seront jamais tout à fait heureux.
Tant que la terre tournerait, les graffs continueraient à recouvrir de leur laideur sauvage, sinon de leur beauté, la laideur vulgaire des karchers.
Il y aurait toujours des emmerdeurs pour emmerder les emmerdeurs, des consolations, de vraies consolations, les musiques innombrables, les fragmentations stellaires de Lokiss, les images rôties par
la mémoire, de quoi par hasard ranimer la tendresse qu’il avait respiré dans les cheveux de Béatrice.
C’est ainsi que c’était fini l’histoire. C’est ainsi qu’il partit dans sa barque, dans son océan d’alcool et des pleurs de l’amour et de la culpabilité, qu’il s’y été dilué, délavé, peu à peu
dépossédé de regrets qu’il voulu bien me témoigner dans un dernier sursaut d’amour propre.
Je continuai à lui rendre visite quand je le pouvais. Un jour, il avait disparu. Des années plus tard, en m’installant dans notre première maison, je devais relire ce journal étrange, ce journal
qu’il avait tenu de son arrivée à Paris jusqu’au début de son suicide à l’alcool. Je devais le relire et le relire encore, repris de ma fièvre d’étudiant, le relire jusqu’à trouver la faille qui me
faisait le regarder comme un objet incongru.
Le bordel apparent des notes, les tournures verbales, quelque chose clochait. Peu à peu, l’impression qu’une vision générale avait précédé la chronologie des faits. J’avais des heures d’entretien
dans mes back up, une écriture illisible à confronter. J’étudiais en cachette pour ne pas effrayer ma femme et mes enfants. Imaginez une voix grêle de soixante ans qui vous racontent des histoires
de drogues, de prostitution et d’amour pervers avec une insulte à chaque phrase.
Quand je n’étais pas fatigué, le soir, je remontai dans mon bureau, je lisais son journal, j’écoutai au casque ses élucubrations, je faisais des fiches, relevait les incohérences, pour faire la
part de la mythomanie, de la mémoire, et de la vérité.
Cela devint ma marotte, mon violon d’Ingres, j’en vins à développer une nouvelle forme de familiarité avec Samuel. Son mélange de vulgarité et d’élégance, de gravité même souvent, son cynisme
hypersensible, j’eus plusieurs fois les larmes aux yeux, partie pour la nostalgie de ma jeunesse certes, mais beaucoup aussi par compassion.
Il ne parlait que de faillite, réquisitionnait le sens de mots comme « humanisme ». Il disait que le hip-hop était mort, alors qu’il aurait pu sauver le monde, que le vingtième siècle
avait été celui de l’assassinat de la plus pure beauté. Que la Shoa avait fait de la grande et belle éternité juive un conflit d’intérêt médiocre et sans haleine, que la grande révolution de l’art
moderne n’était pas Duchamp et ses boîtes à merde mais Blind Willie Johnson et Sister Rosetta Tharpe, qu’on avait préféré la tristesse et le ricanement au grand doigt d’honneur innocent que des
fils d’esclaves avaient fait à ceux ne pouvait comprendre un art populaire. Il se fâchait souvent en parlant de cela. Qu’il ne fallait pas prendre les artistes, ni le peuple, pour des cons, et que
pourtant le peuple et les artistes étaient devenus bien plus cons qu’on ne pouvait l’imaginer, que pourtant, les classes, car dans son esprit les classes existaient encore, des élites au sous
prolétariat, toutes les classes fusillaient leur moutons noirs, que tout était perdu, car les sociétés ne peuvent survivre que dans les transgressions.
Et toujours, toujours, il parlait de l’amour, au bout de ses phrases, que les jeunes gens devaient réussir à s’aimer, mais que cela n’empêcherait rien.
Je finis même par vouloir retrouver Béatrice. Je la retrouvais vite, elle vivait à la même adresse. Je passai de plus en plus souvent, je ne voulais pas lui parler, juste la voir.
Une fois, je vis une vieille dame sortir de l’immeuble. Elégante, rabougrie, un fichu sur les cheveux. Je m’étais garé, sous le coup d’une impulsion. Je l’avais suivi de loin, comme aimanté, je
courais après Samuel, je suivais cette image de femme, de cet amour si fort qu’il avait tourné au dégout.
Je tournai les talons, tout de même, effrayé à l’idée de devoir lui parler, et par la certitude que je n’arriverai pas à la suivre sans lui parler.
Le lendemain je scrutai les sonnettes de son immeuble, pas de prénom, des noms à rallonge, à particule.
Le concierge me regardait par le carreau de sa loge, je lui fis signe d’ouvrir.
« Bonjour monsieur.
Je cherche une amie de ma mère qui est décédée. Je dois lui rendre un bijou, je ne connais que son prénom et son adresse. »
« Laissez moi vos coordonnées, je lui transmettrai, elle vous contactera. »
« C’est que…je suis un peu ému par les évènements, et cette « Béatrice », j’attend aussi d’elle des éclaircissements sur certain évènements dont quelques grandes lignes m’ont
échappées. »
« Donnez moi votre nom, et celui de votre mère, je transmettrai »
Il m’énerva, je pris mon calepin, griffonnais dans un élan d’inspiration subite « Samuel de Saint Amant, à la recherche de Béatrice » et notait mon portable.
Il me claqua la fenêtre au nez.
Je n’eus aucune nouvelle, est-ce que le mot était seulement arrivé à elle.
Plus les jours passaient, plus je me disais que cela ne me regardait pas, plus je cherchais les stratagèmes pour la retrouver.
Je me retrouvai, de nuit, à relever tout les noms de l’immeuble, persuadé qu’il serait tous sur liste rouge, ce qu’ils étaient.
Je cherchais toutes les options, contrat de mariage, permis de conduire, mais on ne retrouve rien avec un prénom, je regardais au cadastre les certificats de propriété, pas de Béatrice.
Je continuai à poursuivre ma quête comme un hobby, avec ce rapport étrange que l’on entretient aux hobbies, comme quelque chose de pas fondamental, mais dont la pensée peut vous tomber dessus en
plein repas de noël.
Ce qui m’arriva, en regardant ma fille Leïla déchirer le papier cadeau, une des élucubrations de Samuel, disant qu’on ne devait pas forcer les enfants, ni même les gens, à être libres malgré
eux, me revint en mémoire.
Je compris d’où venait ma fascination pour lui. Que j’avais compris tout de travers le narcissisme de Samuel, qu’il avait forcé le trait noir de sa vie, au demeurant tourmenté. Qu’il s’était pris
d’affection pour moi, qu’il me voulait heureux, et qu’il m’avait raconté toutes ses débauches, toutes ses religions esthétiques que pour me montrer que le temps était arrivé au point où les maudits
ne peuvent plus être des poètes.
N’abandonne jamais ton amour, c’était le leitmotiv de ses discours, bien loin des clichés que j’avais alors collé à ce clochard céleste. Il ne m’a jamais dit de ne pas faire comme lui, il était
trop intelligent pour ignorer l’effet que cela aurait sur un étudiant porté comme beaucoup d’adolescent vers la marginalité. Je m’aperçu qu’il pouvait aussi avoir menti sur bien des points, pour se
rendre encore plus contre exemplaire à mes yeux.
Je pris Leïla dans mes bras. J’avais peur pour elle, peur comme un père, peur comme un père qui s’en voulait de devoir laisser un jour sa progéniture dans ce monde bizarre. Peur comme un père qui
ne peut plus forcer ses enfants à être libre, tout en se refusant à accepter qu’un jour ils puissent devenir aussi bêtes que leur semblable, mais cette peur était réjouissante. Pour moi, elle était
le signe que j’avais réussi, à l’inverse de Samuel, à me couler dans le monde de mes semblables tout en continuant à les aimer.
En me couchant ce soir là, je compris qu‘à la disparition de Béatrice, Samuel ne resterait qu’une énigme d’archive, et que ce que je devais décider maintenant de poursuivre mon enquête, ou de le
sanctuariser, comme une histoire, comme un secret, où les témoins de l’histoire devaient disparaître, que si un jour on devait tomber sur mes archives, se serait avec des pans entiers de non dits
supplémentaires, de cette obscurité qui donne sa substance à l’histoire.
En réécoutant les entretiens, je vis que j’avais en partie raison, que Samuel s’adressait en partie à moi. Qu’il me sermonnait discrètement. Qu’en fait ses discours étaient tout cela la fois,
morale, élucubrations mystiques, déclarations d’amour désespérées auxquelles il semblait s’accrocher comme par honnêteté envers soi-même.
Mais le journal. Le journal, me donnait toujours envie de retrouver Béatrice.
De décider une fois pour toutes de la chronologie.
Cette femme, je l’avais vue, j’avais même été sur le perron qui avait changé la vie de Samuel, qui l’avait fait tomber dans la folie, dans l’adoration et la culpabilité. Il n’y a pas de vie après
l’amour.
J’oscillai entre le voyeurisme et la méfiance qui grandissait face au caractère trop romanesque de la version de Samuel, et le respect de laisser tranquille les gens qui finissait leur vie.
Ce à quoi j’opposai, à chaque fois que mes pensées en arrivaient là, que si l’amour de Béatrice avait été aussi violent que celui de Samuel, une béance serait peut être comblée d’apprendre la
fidélité lointaine, mais éternelle, de son ancien amant.
Je me laissai aller finalement, moitié par paresse, moitié par irrésolution, à laisser la chance décider. Je passai dans sa rue lorsque j’étais dans le secteur. J’y allais parfois exprès. Mais je
n’étais jamais retourné taper au carreau du concierge.
Je ne me rappelais plus du visage de la vieille dame que j‘avais vu, je doutai même de la solidité de mes comparaisons avec les vieilles photos collées dans le journal.
La marotte me passait, revenait, deux bonnes années passèrent, depuis ce Noël où j’avais deviné les mensonges de Samuel, ce dont je me rendis compte en regardant Leïla, bien différente de la petite
fille dont j’avais respiré les cheveux en me réjouissant d’avoir renoncé à l’écriture, bien différente, pleine de cette vulgarité adolescente, de ce conformisme, de cette vivacité d’esprit proche
de celle du ruminant.
Tant pis me disais-je, on ne force pas plus le destin que les adolescents à être libre. C’est du passé. C’est du passé.
Je repassai dans la rue pourtant, et je la vis enfin. La même, la même petite vieille élégante, et de la revoir, je sus que je ne m’étais pas trompé, qu’elle ressemblait trop au visage des photos.
Que c’était elle.
J’avais pilé, laissé le monospace moteur en marche au milieu de la rue déserte. Je lui ai couru après sur le trottoir. Béatrice.
Elle se retourna, me regarda méfiante.
« Je…Je viens de la part de Samuel »
« Laissez moi, je ne vois pas de quoi vous parlez »
« J’ai besoin de vous poser des questions….Vous avez changé ma vie madame »
« Surement pas jeune homme, laissez moi »
Elle était repartie. Je l’avais suivie. « Ecoutez, il ne vous a pas abandonnée, il vous a toujours aimé, écoutez moi. »
« Bon. Venez demain. Je dirais au concierge de vous ouvrir. Vous me laisserez une pièce d’identité avant de poser votre première question. Je vous préviens, mon mari avait des relations dans
la police. Vous aurez une heure, après vous me laisserez tranquille. »
Cela avait été un fiasco. Juste un véritable fiasco. Ma femme m’avait incendié pour le vol du monospace, que la police avait retrouvé dans un fossé, sans trace d’effraction. Tout les frais pour ma
pomme bien sûr. Béatrice m’avait foutu dehors après que je lui ai raconté la version de Samuel, sans rien me dévoiler.
Pourtant
« Cher ami
Veuillez m’excuser pour notre entrevue. Ma réaction dans son excès, vous a sans doute causé un préjudice que je ne souhaitais pas.
Voici votre carte d’identité. Nous avons bien fait tout deux de l’oublier. Vous, car vous aurez peut-être les réponses aux questions que vous vous posiez, moi, parce que je peux me libérer en
cherchant à y répondre.
Je me suis laissé aller à la colère et à la tristesse, et de la manière indigne dont je me suis emportée, je vous demande pardon.
Mais vos paroles, celles que je comprenais autant que celles qui me parlaient de choses qui me laissaient sans voix, la sensibilité que vous témoigniez à l’égard de notre histoire m’ont
bouleversée. Que vous dire? Que j’ai retrouvé chez vous cette façon propre à Samuel de rentrer dans la vie des gens et de s’y rendre indispensable, que vos évocations tortueuses ont ravivé un passé
que j’avais enfoui, que je me suis senti aussi flouée par l’impudeur de Samuel, qui vous a exhibée, à travers son intimité, une partie de la mienne, sans que j’en sois seulement informée.
Tout cela serait vrai, mais ce serait si peu, si peu devant les regrets et les remords, devant le voile que vous avez levé, devant la fidélité de Samuel que vous m’avez offert comme un baume à ma
vieillesse, alors que je m’en suis au contraire trouvée maudite, qui m’a révélé à moi-même comme la pire des femmes, la plus cruelle et la plus aveugle, révélation dont je cherche à m’absoudre en
vous écrivant, chose que je sais impossible. Mais j’espère que cette lettre finira dans vos tiroirs, et que ce qu’il reste de Samuel, qui désormais ne survis qu’à travers vous me pardonnera.
Il était le plus gentil des hommes. C’est d’abord cette pensée qui me revenait quand je pensai encore à lui. Il était doux, patient, compréhensif. Tout ce que l’on demande à un être aimé. Ne m’en
veuillez de redevenir une jeune fille dans mon grand âge. Après tout, y ai-je droit maintenant, maintenant que sans le savoir vous m’avez forcée au bilan. Peut-être alors êtes-vous un ange?
Mais je divague. Encore un signe de la magie de Samuel, de vous laissez rêver même dans vos moments les plus sordides.
Après vous avoir mis dehors, la semaine dernière je suis restée effarée devant votre récit. Je me suis demandé ce qui avait poussé Samuel à vous raconter tout cela. De quoi avait-il été malade,
pour refuser de vivre. On peut être malade d’amour? Une vieille femme a-t-elle le droit de penser encore cela?
Je me plais à penser que c’est à mon tour d’endosser la culpabilité dont vous semblez dire que Samuel avait fait sa ligne de conduite. Je peux le faire car j’ai des armures que Samuel n’avait pas,
et je dois le faire, pour son honneur, pour la mémoire d’un homme que j’ai aimé et brisé.
Et qui m’a aimé plus encore, je le sais à présent que je ne l’avais soupçonné.
J’ai été horrifié devant le scénario qu’il a déployé sous vos yeux. Toute cette fange, toute cette misère dont il s’est revêtu. Et je le suis encore plus de comprendre pourquoi il a fait cela. Pour
que je vive en sa mémoire telle qui m’a jamais toujours aimée, et telle que je n’ai pas toujours été.
Pour ces raisons pourtant, je vous dois, je lui dois la vérité, afin de rendre un dernier hommage à sa mémoire, afin que l’admiration que vous lui portez, le savez-vous?, s’accroisse encore, parce
qu’il le mérite, parce que ses résolutions, sa vie, et la sincérité de son cœur ont été exceptionnelles. Il avait tout les dons, il a renoncé à tous par sincérité, par foi, par amour de l’évidence
et de la simplicité, alors qu’il aurait pu s’offrir à la gloire et à la renommée sans aucune hésitation.
Il vous a menti dés le début. Sachez-le. Sur la façon même dont nous nous sommes rencontrés.
Il avait été pris en train de peindre un des hangars de la société de mon mari, et avait été condamné, par compensation, à travailler gratuitement durant un mois pour l’entreprise.
Mon mari, qui n’en avait pas besoin, s’était arrangé pour qu’il serve d’aide à notre jardinier.
Je me rappelle encore la première fois que je l’ai vu, en train de tailler les jardinières de notre terrasse. La minutie de ses coups de sécateurs, ses yeux noirs, son corps. Je n’ai pu que
l’aimer.
Imaginez la vie d’une femme d’homme d’affaires. Je sais que notre luxe nous interdit de nous plaindre. Mais je n’aimais plus mon mari depuis que je m’étais aperçu que nous vivrions ensemble moins
de trois jours par semaine, et que le patrimoine valait plus que l’amour.
Je lui avais été donné comme une vache à lait, comme on marie les gens dans notre milieu, bien que ses atours, ses charmes et ses manières m’aient séduite. Mais imaginez, j’avais plus de quarante
ans, et je m’étais résolu à m’ennuyer quarante ans encore pour que mes enfants soient heureux.
Mais Samuel m’a mis le feu au corps, je le confesse. Je lui ai fait la cour éhontée des courtisanes, appelée par l’appétit, oubliant toute les convenances.
C’était quelqu’un de discret, qui refusait mes avances tout en continuant poliment à me faire la conversation. Je découvrais quelqu’un de distingué, cultivé, qui finit même par avouer ne pas
comprendre que l’on puisse porter plainte contres des peintures.
A la fin de sa peine, il disparut. Je le regrettai, tout en me rassurant de n’avoir pas fait de folie.
Il ne s’est jamais prostitué, je ne l’ai jamais payé pour quoi que ce soit, mais ma conduite vulgaire et indigne avait du l’humilier, pourtant, un jour, un jour que mon mari n’était pas là, et que
mes enfants étaient à l’école, je le retrouvai dans le jardin, parlant avec mon jardinier.
Je toquai à la vitre jusqu’à ce qu’ils me remarquent, je leur fis signe d’approcher. Le jardinier ne bougeait pas, il tendit la main vers moi en regardant Samuel comme pour lui dire
« Vas-y »
Notre relation a duré longtemps, je ne cherche pas à fixer des dates précises sur ces périodes floues, où nous avons cessé d‘être amants pour devenir amoureux, cette autre, où nous nous sommes
déchirés dans nos derniers rendez vous volés.
Je n’ai jamais reçu la lettre de rupture dont vous m’avez parlé, lorsque mon mari découvrit notre relation pour la première fois, il m’envoya pour un trimestre loger dans notre résidence
normande, j’effaçai devant lui toutes ses coordonnées sur mes portables et ordinateurs, il fit retourner toute la maison par un détective.
Quelque mois plus tard, pensant que la filature était finie, je rappelai Samuel dont je n’avais jamais oublié le numéro.
La semaine d’après, je trouvai sur mon bureau un témoignage et un dépôt de plainte pour harcèlement contre la personne de Samuel.
Je les ai signés. Car je ne voulais pas divorcer, car je ne voulais pas partir avec un jeune homme qui vivait petitement.
Il fut condamné à ne pas s’approcher de moi ni de mon domicile, et à une amende qu’il était incapable de payer et qui devait le ficher à la Banque de France.
Je ne l’ai jamais revu. Régulièrement je trouvais des cœurs peints à la bombe sur la chaussée devant notre porte, que suivait toujours des rapports de police que me montraient mon mari, et
concernant les arrestations de Samuel.
Mais les cœurs revenaient, et je savais que je n’avais qu’à partir, qu’il m’attendait.
Je ne suis jamais partie. Je vous en prie, ne me demandez pas pourquoi.
Béatrice »
J’avais juste perdu ma voiture, une grosse partie de mes économies, et la paix dans mon ménage, surtout après que ma femme fut tombé sur la lettre de Béatrice, qu’elle l’eut ouverte, me soupçonnant
une maîtresse, fouillé mon bureau après l’avoir lue, et découvert les enregistrements de Samuel, son journal, mes revues pornos ainsi que ma provision secrète d’herbe et mes pipes à eau.
Mais cette lettre, cette lettre écrite de la main de Béatrice, que je pus, après avoir raconté toute l’histoire à mon épouse, ranger à coté du journal de Samuel.
Je me souviendrai toujours de ce couple, dont le destin, il n’y a pas de destin, avait fait de moi le témoin de leur bas fond.
Je savais qu’il n’était d’autre importance que l’attention, et que je devais maintenir vivant ce témoignage, que je devais être attentif, à mes semblables, et leur apprendre à l’être. Etre aussi
indulgent et intransigeant avec eux que j’avais prétendu l’être avec moi-même.
Les gens s’aiment, les gens ne s’aiment plus, certains n’aiment jamais. C’est le verbe le plus banal, le plus éculé, et pourtant c’est le dernier. Et tout l’art, toute la philosophie, toutes les
créations ne sont là que pour planter le décor apte à le justifier, qui peut permettre de prononcer ce mot sans qu’il ressemble à une carte rose de la Saint-Valentin.
Je ne sais si je vieillirais, je ne sais si mes enfants me rendront fier, si la vieillesse de mon épouse la rendra belle ou aigrie.
Je ne ferais jamais la part du vrai et du faux dans les récits de Samuel et de Béatrice. Mais je crois que je dois, à la fin de ce récit, aussi décousu, j’ai l’impression, que le leurs, je dois les
remercier. Les remercier de ce legs. De cette confiance, et surtout de l’importance qu’ils attachèrent chacun leur tour à ce que je sois informé.
Leur histoire avait connu une nouvelle vie. Une vie dont j’avais été le théâtre et l’unique spectateur, et qu’ils m’avaient laissée en héritage. Comme s’ils avaient fait de moi, et de mon histoire
l’enfant spirituel de leur amour. Et le fait qu’ils aient pris la même décision sans le savoir, qu’ils aient de la même façon recouvert leur témoignage du même velours paternel, je ne peux que
penser, moi qui n’ai pas connu de père, qu’au delà de toutes les vicissitudes et les jours cruels que peuvent dont peuvent accoucher les circonstances, qu’au-delà de l’absurde, certains amours
forcent les verrous de la contingence, et que les destins s’accordent, et de cet accord, de son harmonie propre, même le malheur et le deuil de l’amour perdu sont dérisoires.
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Chapeau mou, pardessus, et l'arrête no ...