Les petites mains s'agitaient, les petites mains, lestes et menus, travaillaient, sans cesser, dans un ballet de chair rose et enfantine dont les ombres sur le sol de cailloux semblaient un mîme improvisé. Les racloirs, les chiffons, les aiguilles passaient de main en main. Ca parlait, ça parlait, au dessus des gestes mécaniques et répétés.
Depuis la prairie, on les voyait, à l'abris des buissons, des syllabes perdues survolaient dans le vent marin.
Silhouettes piaillantes et accroupies, sages et industrieuses, petites fourmis gracieuses.
Il fallait frotter longtemps, doucement. Aller de haut en bas d'un seul geste, lent, précis, enlever les derniers bouts sans déchirer la peau, l'écharner jusqu'au bout. Nettoyer les sarcloirs d'un coup de poignet, et recommencer, à chaque passage la chair plus semblable à de l'écume, la peau plus flasque et blanche, plus élastique. Même dans le vide, toujours passer quelques coups encore. Frotter, frotter.
Elle connaissait tout ces gestes, elle savait ce que voulait dire chacun de ces mouvements qu'elle voyait de loin, les peaux plus vieilles, sèches comme des peaux de tambour, la cervelle badigeonnée, raclée, et badigeèonnée encore. Elle savait aussi que sa mère l'avait cherchée le matin, et qu'elle se prendrait la trempe de sa vie ce soir.
Elle les regardait de loin, couchée dans les herbes, à plat ventre, la poitrine comprimée, le souffle court, dont elle sentait la chaleur rebondir sur les herbes pour lui revenir sur le dessus des lèvres, le front bas, les yeux relevés vers l'horizontal, tendus à faire mal, fixant le cercle, là-bas, entre les buissons.
Elle était partie dans la nuit. Pour s'enfuir, voler un bateau, et partir loin. Loin des emmerdes, et des emmerdeurs. Elle traverse le village, pieds nus, presque en apnée, en apesanteur, cachée dans l'ombre des murs, et de murs en murs sautant comme un animal traqué, rejoint la plage, la petite crique rocailleuse où sont rangé les bateaux, en détache un et pousse, pousse avec une perche l'embarcation loin de la plage. La marée la ramène, elle pousse, la marée la ramène, elle pousse....
Au petit matin, elle est a cinquante mètres du bord, les gens vont se réveiller, voir le bateaux décroché. Elle cherche à le ramener, trop de fond pour la perche, détache la voile, elle ne sait pas comment ça marche, n'arrive à rien, panique. Elle se jette à l'eau, l'amarre en ceinture, mais le bateau ne suit pas, évidemment.
Déjà, elle croit entendre les premières voix, voire les premiers corps réveillés. Ne réfléchit pas, plonge sous le bateau et part au large.

Elle avait nagé, nagé, en sous-marin dés qu'elle avait respiré, cachée par l'eau, par les vagues mouvantes qui la dissimulaient.
A cette heure, c'était sûr, on aurait vu le bateau balloter le long de la plage, détaché, dérivant. On aurait vu la trace de ses petits pieds jusqu'à la crique. Il fallait qu'elle nage loin, pour être sûr de leur échapper. De temps en temps, elle essayait de regarder derrière elle, vers la plage, mais elle ne voyait rien.
Si elle tenait jusqu'à la presqu'île et passait de l'autre côté, elle pourrait peut-être, en y arrivant avant eux, à genoux derrière les rochers, traverser la plage à l'endroit où le sable était plus lourd et mélé de petits cailloux salés, assez lourd pour ne pas marquer ses traces, et rejoindre les bruyères....
Elle avait touché les rochers de granit roses comme une terre promise, contourné la pointe, et sauté sur les pierres plates comme des tuiles jusqu'au langue de sables.
Personne sur la plage, derrière le virage peut-être.
En haut de la dune, elle put voir la mer, aucun bateau, pas de barque. Elle n'avait pas de vue assez profonde de la plage. Elle continua à longer la ligne d'herbe, jusqu'à ce que la vue se dégage.
Ils avaient envoyé les enfants, elle n'était pas plus importante que cela. Deux d'entre eux marchaient sur la plage, en regardant vaguement autour d'eux, elle imaginait qu'il devait y avoir d'autres groupes, éparpillé dans quelques directions, pas plus que ça, s'il n'avait envoyé que les enfants, pas plus que ça.
Ca voulait peut-être dire que le bateau avait été récupéré et qu'elle n'était pas tout à fait morte.
Elle s'était relevé et avait obliqué vers les terres, il y avait du couvert un peu partout, elle serait plus en sécurité que sur les plages. Elle pourrait toujours se cachait, et prier.
Elle avait marché quelques heures, sans délibérément quitter le village. Elle avait suivi un arc de cercle autour du village, et avait escaladé la petite butte à quatre pattes, s'applatissant au premier bruit entendu.
Et de son sommet, elle regardait maintenant les femmes racler les peaux, se maudissait de n'être pas parmi elles, entre ses buissons familiers.
Il l'avait attrapée par l'épaule, la main sur la bouche étouffant son cri et l'avait plaquée au sol.




Par Spider
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